L’histoire et l’anthropologie des sensibilités sont devenues depuis quelques années une problématique-phare des programmes de l’UMR. Non dépourvue d’affinités avec l’histoire culturelle et indissociable de l’histoire des représentations aussi bien sociales que politiques, l’histoire des sensibilités s‘est affirmée comme un courant historiographique majeur des études latino-américanistes. L’une des spécificités de notre laboratoire depuis toujours, celle de mettre en commun les interrogations et de croiser les problématiques de l’histoire et de l’anthropologie, y a trouvé un développement naturel. L’une comme l’autre discipline ont en effet édifié des paradigmes, redéfini des approches dont la pertinence s’est avérée cruciale afin d’aborder des terrains et des objets inédits, d’explorer les marges de l’une et l’autre discipline, mais également de revisiter des thématiques sociétales supposées connues, tout en renouvelant l’approche et la critique des sources utilisées ou revendiquées.

L’une des nouveautés de ce programme réside dans l’approfondissement des définitions opératoires qui différencient l’histoire des sensibilités d’autres terrains de l’histoire (histoire culturelle, histoire des idées, histoire des émotions), et le choix de certaines thématiques bien précises tirant parti de conjonctures historiques et dans une certaine mesure mémorielles. Par ailleurs, ce programme consiste à privilégier non plus seulement un regard croisé Amérique latine-Europe — une histoire d’inspiration « atlantique » — mais de le focaliser sur l’espace américain dans son ensemble. Cette orientation participe d’une interrogation sur la circulation de référents politiques, sociaux et culturels, dans un monde globalisé qui tend à favoriser l’émergence de nouvelles sensibilités et comportements, ainsi que l’appropriation de ceux-ci par d’autres catégories d’acteurs et leur insertion dans d’autres discours de type identitaire.

Ce projet nous conduit par conséquent à insister sur une écriture différentielle, à tout le moins distincte des versions officielles qui en sont proposées, de l’histoire dans les domaines latino et nord-américain. Cette écriture peut être tout aussi bien le fait des acteurs sociaux que de spécialistes de sciences sociales ou “científicos sociales” selon la significative expression en usage dans le milieu universitaire latino-américain. Les historiens et les anthropologues confronteront à cet égard leurs points de vue quant à ces objets encore mal perçus et malaisés à définir que sont pour beaucoup les affects et passions, les syncrétismes fondateurs d’identités, les conflits de mémoires et la construction de catégories historiographiques, et enfin cette fabrique continuelle d’émotions pour le temps présent que constitue le diptyque violence et guerre y compris et surtout lorsqu’il est l’objet de remémorations.